L’usure en horaires décalés : quand le corps paie le prix du 24/7

Nuit après nuit, shift après shift, la corde se tend. Derrière les usines qui tournent 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, des milliers de travailleuses et de travailleurs assurent la production au prix de nuits écourtées, de week-ends sacrifiés et d'une usure qui s'accumule au fil des années. 

Le travail en équipes et de nuit est indispensable au fonctionnement de notre industrie. Chimie, énergie, logistique ou production : sans ces femmes et ces hommes, le pays s'arrêterait tout simplement de tourner. 

Mais cette organisation du travail a un coût humain bien réel. Perturbation du sommeil, déséquilibre de l'horloge biologique, difficultés familiales et sociales, fatigue chronique, problèmes de santé : le travail à horaires décalés laisse des traces durables. 

À l'occasion de la campagne 24/7 du 24 juillet, la Centrale Générale - FGTB donne la parole aux travailleurs de la chimie. Deux histoires et une même certitude : la pénibilité ne disparaît pas parce qu'on décide de ne plus la reconnaître. 

« On mettait notre vie privée de côté parce qu'on nous promettait une sortie »
Hassan, opérateur de salle de contrôle et délégué syndical chez Prayon 

À 58 ans, Hassan cumule déjà quarante années de carrière, dont plus de trente-cinq en équipes et en feux continus dans la chimie lourde. 

« Le travail en équipes crée des liens très forts entre collègues. On partage les nuits, les week-ends, les réveillons. On construit presque une deuxième famille dans l'entreprise. Mais cette solidarité se paie cher. 

Des anniversaires, des réveillons de Noël ou du Nouvel An, j'en ai raté des dizaines. On acceptait ces sacrifices parce qu'on nous disait qu'ils seraient un jour reconnus. On mettait notre vie privée de côté parce qu'on nous promettait une sortie. Aujourd'hui, on a surtout l'impression de s'être fait avoir. » 

Dans la salle de contrôle où il travaille, Hassan pilote des installations complexes à proximité immédiate d'équipements pouvant atteindre plusieurs centaines de degrés. 

« On travaille avec des acides, des gaz, des températures extrêmes. On n'a pas droit à l'erreur. Si une installation s'arrête, c'est toute la chaîne de production qui est impactée. C'est un métier exigeant, stressant et lourd en responsabilités. » 

À cette pénibilité s'ajoute celle des horaires. 

« Pendant des années, j'ai enchaîné des cycles qui bouleversent complètement l'horloge biologique : deux jours du matin, deux jours d'après-midi, trois jours de nuit puis des périodes de repos variables. Pour moi qui suis diabétique, trouver un équilibre médical avec de tels horaires a toujours été un combat. » 

Le corps use, l'Arizona abuse 

Pour Hassan, les mesures Arizona sur les fins de carrière ont profondément changé la perspective. 

« Aujourd'hui, on me demande de tenir jusqu'à 61 ans pour atteindre les conditions de carrière nécessaires. Quand je regarde les années qu'il me reste, je me demande honnêtement comment je vais y arriver physiquement. 

Je suis fatigué. Avec ce rythme, nous sommes usés. C'est le mot. » 

Il dénonce également l'absence d'adaptation des postes à l'âge des travailleurs. 

« On demande à un travailleur de 58 ans de faire les mêmes shifts qu'à 21 ans. Notre corps, lui, n'a pourtant pas changé. 

En tant que délégués, nous essayons de reclasser les collègues plus âgés ou blessés vers des postes moins lourds. Mais même ces postes disparaissent progressivement au nom de la rentabilité. » 

Pour lui, le démantèlement progressif des dispositifs de départ anticipé constitue une profonde injustice. 

« De quel droit ont-ils balayé d'un revers de main la notion de métier pénible ? On sait très bien ce que le travail de nuit fait au corps humain. L'humain n'est pas une machine. » 

La lutte collective continue de porter ses fruits 

Malgré tout, Hassan refuse de céder au fatalisme. 

« Grâce à l'action syndicale, nous avons obtenu trois heures de repos supplémentaires par cycle complet de feux continus. Pour certains collègues, cela représente cinq à six jours de récupération supplémentaires par an. 

C'est une vraie reconnaissance de la pénibilité de notre travail et la preuve qu'en restant unis, on peut encore faire bouger les lignes. » 

Il insiste également sur l'importance des échanges entre délégations syndicales. 

« Quand une équipe obtient une avancée dans une entreprise, cela donne des idées ailleurs. On partage nos expériences, nos victoires, nos stratégies. Cette solidarité-là, aucune réforme ne pourra nous l'enlever. » 

Son combat est aussi devenu un combat générationnel. 

« Mon fils de 23 ans travaille aujourd'hui dans la même usine que moi. Quand je me bats, c'est aussi pour lui et pour tous les jeunes qui arrivent dans le secteur. » 

« Face au démantèlement social, nous créons nos propres alternatives » 
Jan, délégué principal ouvriers chez BASF-EuroChem à Anvers

Chez BASF et EuroChem à Anvers, environ 1 700 personnes travaillent en équipes. 

« Le travail posté perturbe le sommeil, dérègle le rythme biologique et finit par avoir des conséquences importantes sur la santé. C'est précisément pour cette raison que la reconnaissance de la pénibilité au moment de la pension est essentielle. » 

Pendant longtemps, le RCC constituait une porte de sortie pour les travailleurs exerçant un métier pénible ou comptant une longue carrière. 

« L'ancien système permettait à des travailleurs usés par des décennies de travail de nuit de partir plus tôt. Mais ce dispositif a été progressivement démantelé avant sa suppression complète en juin 2025. » 

Face à cette disparition, les représentants syndicaux ont décidé de chercher des solutions au niveau de l'entreprise. 

« Nous avons d'abord tenté d'obtenir une solution sectorielle, sans succès. Nous avons alors ouvert la discussion directement au sein de BASF afin que les moyens auparavant consacrés au RCC puissent être utilisés autrement. » 

Une alternative locale à la disparition du RCC 

Le résultat est un système inédit au niveau de l'entreprise. 

« Les travailleurs qui comptent vingt années de travail de nuit ou une longue carrière en équipes peuvent désormais cesser le travail jusqu'à trois ans avant leur pension anticipée, sans condition d'âge minimum. 

Ils restent liés contractuellement à l'entreprise, conservent certains avantages comme l'assurance hospitalisation et continuent à percevoir un revenu proche de la pension légale. » 

Le système représente un revenu net d'environ 2 300 euros mensuels. 

« Ce n'est pas l'ancien RCC, mais cela permet surtout aux travailleurs de ne plus devoir rester disponibles sur le marché de l'emploi ni répondre aux convocations du VDAB. Cela enlève énormément de stress. » 

Le dispositif est actuellement prévu jusqu'en 2029. 

« Nous voulons désormais le prolonger et l'améliorer. L'intérêt des travailleurs montre que le besoin est réel. » 

Le corps ne ment pas 

Les histoires de Hassan et Jan racontent deux réalités différentes mais convergent vers la même conclusion : le travail en équipes et de nuit use les corps et bouleverse les vies. 

Cette usure ne disparaît pas parce qu'on décide de ne plus la reconnaître dans la législation. 

Le 24 juillet, journée des travailleuses et travailleurs en équipes et de nuit, la Centrale Générale - FGTB rappelle une évidence : le corps, lui, ne négocie ni avec les réformes ni avec les économies budgétaires. 

 

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